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Atteintes aux droits des mannequins sur leur image : le préjudice peut être moral et patrimonial

jeudi 27 août 2020
Droit de l'image

Classiquement pour une personne vivant de l'exploitation de son image telle qu'un mannequin, l'atteinte au droit à l'image génère un préjudice patrimonial. Mais, il peut s'y ajouter également un dommage moral. C'est ce que vient de rappeler le Tribunal judiciaire de Paris dans un jugement du 13 mai 2020.

La jurisprudence relative aux mannequins rappelle régulièrement que conformément à l’article 9 du Code civil, toute personne quelque soit sa notoriété dispose sur son image, attribut de sa personnalité, et sur l’utilisation qui en est faite, d’un droit exclusif, qui lui permet de s’opposer à sa diffusion sans son autorisation, de sorte que chacun a la possibilité de déterminer l’usage qui peut en être fait en choisissant notamment la durée de l’exploitation et le support qu’il estime adapté à son éventuelle diffusion. La décision rendue par la 17ème chambre du Tribunal judiciaire de Paris confirme ce principe de finalité de l’autorisation.

Un mannequin ayant acquis une notoriété certaine dans le milieu de la mode avait accepté de collaborer avec une célèbre marque de prêt à porter, en réalisant en février 2016 un shooting mannequin moyennant rémunération. Cette rémunération comprenait « exclusivement les droits de reproduction pour la presse ou les catalogues VPC en France pour 12 mois à la date de la première utilisation ». Les conditions générales de vente tirées de ce contrat indiquaient par ailleurs que « l’utilisation de l’enregistrement de la prestation du Mannequin (« image » du Mannequin) sur un ou des support(s) autre(s) que celui et/ou ceux objet(s) du présent contrat est interdite même à titre accessoire ».

 Or en mars 2018, alors que les droits d’utilisation de son image sur ces visuels n’étaient plus disponibles, le mannequin a découvert qu’ils étaient exploités sur un site internet exploité par des tiers proposant des articles de marques de luxe à prix réduits, et ce à deux reprises, pour une « offre de Noël » puis pour une « offre de Pâques ». La demanderesse a alors assigné la société éditrice du site internet afin de faire constater la violation de son droit à l’image et d’obtenir la réparation de son préjudice patrimonial et moral.

 

Sur la caractérisation de l’atteinte

 

Le tribunal retient tout d’abord que s’il appartient au mannequin de prouver l’utilisation sans autorisation de son image par la société défenderesse, il ne lui appartient pas en revanche de rapporter la preuve de l’origine des visuels utilisés, dès lors que l’identification du mannequin sur ceux-ci n’est pas contestée. Il rappelle ensuite que la société défenderesse doit quant à elle prouver que l’utilisation qu’elle a faite de l’image du mannequin a été conforme à l’utilisation donnée, que l’autorisation soit explicite ou implicite. Cette détermination de la charge de la preuve contribue efficacement à la protection du droit à l’image.

Cette protection est renforcée par l’interprétation stricte à laquelle doit être soumise l’autorisation donnée, qui l’a été à une personne déterminée, au regard d’une finalité précise. C’est ainsi qu’après avoir constaté que la jeune femme n’avait jamais été mannequin pour le compte de la société défenderesse, les juges ont retenu que faute de production d’un quelconque écrit démontrant l’existence d’une autorisation explicite et d’éléments relatifs à une autorisation implicite d’utilisation sur les supports en cause, la société échoue à démontrer qu’elle pouvait utiliser l’image de la jeune femme comme elle l’a fait, se contentant d'indiquer que l'enseigne de mode concernée lui avait adressé ce visuel, sans mentionner une quelconque restriction d'utilisation, ce qui n'est pas de nature à faire disparaître l'atteinte. Il incombait donc à la société défenderesse de s’assurer du consentement du mannequin concerné à une nouvelle exploitation de son image.

Sur l’appréciation du préjudice patrimonial et moral

Conformément à la jurisprudence rendue en la matière, le tribunal rappelle que l’utilisation de l’image d’une personne sans autorisation est de nature à provoquer chez son titulaire un dommage moral et, le cas échéant, un préjudice patrimonial lorsque l’intéressé aura, par son activité, conféré une valeur commerciale à son image.

L’existence d’un droit patrimonial à l’image a été spécialement reconnue par les juges en ce qui concerne les mannequins afin d’éviter une utilisation à titre gratuit ou éventuellement une dégradation de la valeur marchande de l’image du mannequin. En l’espèce, le préjudice patrimonial de la demanderesse a été très nettement retenu par les juges, lesquels indiquent qu’il doit s’apprécier au regard de la notoriété du mannequin, de la durée de l’exploitation et de la nature du support, ainsi que de la dépréciation de la valeur de son image. Or compte tenu des éléments produits aux débats par le mannequin (couverture de magazines de mode dont le « Vogue Italie », participation à des campagnes publicitaires pour des marques de luxe réputées, défilés pour plusieurs grandes maisons de couture, preuve de sa rémunération usuelle…) et de la durée des deux offres promotionnelles mises en ligne sur le site internet de la société défenderesse, le tribunal a octroyé la somme de 10.000 Euros en réparation de son préjudice patrimonial pour chacune des deux publications litigieuses. En définitive, les juges ont principalement pris en compte la notoriété du mannequin et l’absence de rémunération qu’elle aurait perçue si elle avait consenti aux diffusions litigieuses.

S’agissant du préjudice moral, après avoir rappelé que la violation du droit à l’image génère un préjudice dont le principe est acquis du seul fait de l’atteinte, les juges ont pris en compte l’ensemble des éléments invoqués et débattus par les parties, pour octroyer à la jeune femme la somme de 2.000 Euros en réparation de son préjudice moral. Le montant des dommages et intérêts accordés à la jeune femme est bien plus bas que celui accordé au titre du préjudice patrimonial dans la mesure où les juges ont notamment estimé que la valeur de son image n’avait pas été dépréciée, les visuels litigieux ne portant pas atteinte à sa dignité.

Cette décision confirme donc le principe selon lequel les droit cédés ne le sont que dans la limite de ce qui est expressément prévu et que par conséquent le non respect de la finalité de l’autorisation ouvre droit à réparation des préjudices patrimonial et moral, et ce sur le fondement de l’article 9 du Code civil.

Émilie SUDRE


Référence : Tribunal judiciaire de Paris, 13 mai 2020, RG n° 19/03916 (non définitif)

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